Lallâ, maître accompli du Cachemire

 

image Lalla

« lobham tyaktvâ vaimanasyam ca tadvat

kâryo nityam svasvabhâvâvamarsah

sûnyâcchûnyam naiva bhinnam yathaivam

tasmât tvam tadbhedabuddhir vrthaiva »

(cachemirien)

«  Une fois chassées impatience et lassitude, peut se réaliser

La prise de conscience définitive de l’Essence originelle.

Et là, de même qu’un vide ne se distingue pas d’un autre vide,

Ô toi, ne te trompe pas, il n’existe pas l’ombre d’une différenciation » 

Ainsi parlait Lallâ, figure au combien énigmatique et légendaire du Cachemire.

 

Grâce à ses proches, à ses disciples et aux érudits, ses paroles ou « dits » ont traversé le temps depuis le XIV ème siècle et apportent un témoignage rarissime et éloquent d’une quête aboutie, au-delà de tout dogme, de toute religion.

Lallâ est considérée par les hindouistes comme une « libérée vivante » (sahajiyâ), par les soufis comme une grande sainte d’origine divine (avatâr). Sikhs et musulmans chantent encore aujourd’hui les poèmes de Lallâ. 

La naissance de Lallâ est estimée entre 1301 et 1320 au Cachemire (village de Sempur) dans une famille de brahmanes adorant le dieu Siva. L’éducation sivaïte considérait égaux les hommes et les  femmes et Lallâ reçut l’enseignement des grands systèmes religieux, alors écrits en sanskrit.

Lallâ épouse très jeune un brahmane de Pâmpoor et sa vie maritale semble très difficile, notamment les relations avec sa belle-mère.

Sa quête spirituelle est ardente et la fait souffrir intensément. Son maître spirituel (Satguru voir article à ce sujet Bulletin n°56) lui donna un jour la parole inspirée qui eut pour effet sa « libération » (moksa ou kaivalya) immédiate « De dehors, m’a-t-il dit, entre au dedans. Pour moi Lalla, ceci fut la Parole et le Précepte par excellence. Alors, nue, je me mise à danser (ou à errer selon la traduction)»

Après une dizaine d’années de maltraitance et d’épreuves, Lallâ quitte le foyer pour suivre la vie errante d’une ascète. Elle mourut vers 70 ans, consumée par un grand feu de lumière sorti de son cœur.

 

Une vie de légende

Toute l’histoire de Lallâ est rapportée par de nombreuses légendes orales chargées d’images, de symboles et de mystère. Lal Del (grand-mère Lal) fut à l’origine de nombreux miracles. Une de ces légendes rapporte sa rencontre avec Sayyid Alî Hamanadânî, visionnaire et grand réformateur du Cachemire :

Lallâ vivait nue, fait très mal vu à l’époque ; elle disait ne pas craindre le regard des hommes ordinaires « n’est un homme que celui qui craint Dieu or il y en a si peu que cela ne vaut pas la peine de se vêtir ».

Un jour qu’elle errait, elle pressentit la visite d’un grand homme et courut se cacher chez l’épicier qui la chassa ; alors elle sauta dans le four brûlant du boulanger. Devant l’échoppe l’homme demanda au boulanger s’il n’avait pas vu une jeune femme nue. Alors Lallâ apparut, revêtue d’une robe verte (couleur de l’Islam) et tous deux reprirent leur chemin.

 

Le contexte

Le bouddhisme a été introduit au Cachemire dès le IIIème siècle avant notre ère et s’y développa, non sans heurts, jusqu’aux XIII et XIV ème siècle. Une branche de l’hindouïsme  très ancienne (7000 ans avant J.C ?) se développa également dans cette région du Nord de l’Inde et atteignit son apogée à cette même époque : le shivaïsme non dualiste du Cachemire. Lallâ laisse entrevoir dans ses dits son appartenance à cette culture originale et subtile. Il s’agit de re-connaître un état naturel de liberté où apparaît alors la Présence de Siva. Seule une fervente et persévérante recherche peut aboutir à la reconnaissance (pratyabhijnâ) de sa vraie nature (Sahaja). Boudhisme indou et Shivaïsme cachemirien se mêlent dans les poèmes de Lalla notamment sa notion du Vide et son enseignement sur « l’espace ». Par ses dits imagés et spontanés, Lallâ transmet sa connaissance directe dans le langage commun de ses contemporains, leur apportant ainsi la lumière d’un enseignement alors réservé aux cercles éduqués.

 

Son oeuvre

Le témoignage oral de Lallâ, jaillit de son cœur dans l’instant présent, rapporte à ses contemporains (et à la postérité bien malgré elle)  son expérience vécue de la Réalité. La force de son enseignement repose sur la spontanéité et l’intuition du cœur. Dans ses dits elle relate peu les vicissitudes de sa vie et  ses nombreux tourments mais laisse jaillir l’intensité de sa quête du Soi1 qui n’est autre pour elle que Shiva, le « Sans-Tâche » (anâmay). Loin des livres et des écrits, Lallâ guide les « chercheurs » et leur délivre sa propre expérience, hors de tout concept ordinaire « J’ai mis en pratique ce que je lisais et lu ce qui n’était pas écrit » « Lire est aisé, pratiquer ce qu’on lit, fort malaisé ».

Lallâ parfois pouvait choquer par son comportement hors norme, sa voie étant un yoga total qui ne rejetait rien « Quand la chaine du respect sera-t-elle brisée ? Quand le manteau hors venu de la honte sera-t-il brûlé ? »

 

L’enseignement de Lallâ

Son enseignement est simple et concret, dépouillé de complications inutiles. Il repose sur l’observation fine de chaque geste et chaque pensée et comprend des techniques de yoga dont voici un aperçu :

Prânayamâ :

«  Qui tient en bride le souffle vital,

Faim ni soif ne le toucheront »

« De la maison de mon corps j’ai fermé portes et fenêtres. En maîtrisant ma respiration j’ai attrapé le voleur de mon souffle ».

 

Répétition de mantra  (japa):

« Comme invocation rituelle,

répète le mantra du cygne »

« Lorsque j’eus parachevé la pratique de la syllabe OM

Et fait de mon corps un charbon ardent

Dépassant les six chemins, je pris la voie véritable »

 

Conseils pour la justesse de comportement (yama niyama) :

« Par la soif et la faim il est tendu dans le besoin,

Ton corps, nourris-le dès qu’il est affamé,

Laisse tes jeûnes et tes récitations.

Fais le bien à autrui : tel est pour toi l’acte juste »

« Bonne conduite et réputation : de l’eau dans un panier ! »

« Pourquoi vas-tu à tâtons comme un aveugle ?

Si tu es sagace, entre au-dedans »

 

Bhakti (adoration) : la Bakti imprègne les dits de Lallà et donne à ses vers une ferveur incandescente et vibrante.

« Toi seul, Tu es le ciel, Toi seul tu es la terre, Toi seul, tu es le jour, l’air et la nuit… »

« Tout acte que j’accomplis est un culte rendu

Toute parole que je prononce un mantra

Tout ce que je vis en mon corps relève de cette Reconnaissance :

Cela, tout cela, c’est le tantra2 du Suprême Siva »

 

Découvrir l’enseignement de Lallâ

Le plus simple pour découvrir la profondeur des dits de Lallâ est de les lire en laissant s’imprégner le rythme des quatrains, de choisir avec spontanéité les vers qui serviront de support à une réflexion, voire à une méditation.

Lallâ s’exprimait au travers d’images et de paraboles. Parfois les images sont simples, parfois il faut les laisser « couler » plusieurs fois, dans le contexte de l’époque et des textes3,  pour en percer le mystère.

Lallâ nous emmène avec elle dans son voyage mystique pourtant si concret vers la Pure Conscience. Nul besoin d’être sivaïte pour goûter ses dits : Lallâ était au-delà de tout dogme religieux ou philosophique.

Elle était absorbée dans le Soi.

 

Ouvrages en français :

- « Lallâ, chants mystiques du tantrisme cachemirien » par Daniel Oger (Collection Sagesse). Cet ouvrage très simple permet de découvrir les dits de Lallâ et d’y goûter la profondeur.

- « Les dits de Lalla et la quête mystique – XIV ème siècle au Cachemire » par Marinette Bruno (Les deux océans). Ce livre très complet retrace l’histoire de la sauvegarde des dits, de leur traduction, donne le contexte historique et présente les dits dans leur écriture originale (le cachemirien). Un ouvrage très structuré avec de nombreuses notes qui passionneront les puristes et ceux qui ont envie d’aller plus loin.

Tous les « dits » cités dans cet article sont tirés de cet ouvrage.

 

Agnès Moriconi

 

 

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